Volez, voguez, voyagez avec les ailes de Louis Vuitton

Louis Vuitton au Grand Palais : un storytelling bien développé, de très fins articles exposés et une multitude de réfléxions qui passent par la tête en se promenant dans l’espace de l’exposition. Une vraie mise en scène accompagne les objets présentés. Et c’est là l’une des forces du commissaire M. Olivier Saillard, directeur du musée Galliera.

Les créations de la Maison Louis Vuitton accompagnent des moments forts de l’histoire du début du XXème siècle. Le voyage comme style de vie est l’un des axes principaux de l’exposition. Partenaire d’André Citroën pour l’expédition Croisière noire en 1924, la maison déveoppe des malles adaptées à des contraintes climatiques et logistiques difficiles mais aussi le Steamer Bag qui va marquer l’histoire de la mode.

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Avouons-le, il faut posséder un vrai sens de perspicacité et de beauté pour faire de la malle et du sac des objets de luxe et les imposer naturellement et petit à petit comme des objets du quotidien. La spécificité de la maison Louis Vuitton ? Les matières de leurs produits. Ayant été layetier-emaballeur, Louis Vuitton connaît bien le bois et en fait le matériel prvilégié pour ses différents types de malles. Pionnier dans la création de toiles (gris Trianon, Damier, Monogram – la fameuse toile avec les initiales LV qui révolutionne la mode) le créateur élève une marque qui se distingue par une inventivité et un grand sens pour les détails.

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Grâce à l’exposition nous pouvons aussi découvrir différentes techniques de fabrication d’objets de la maroquinnerie. La dernière salle de l’exposition est consacrée aux vidéos de l’atelier Louis Vuitton ainsi qu’à une démonstration en live de l’assemblage d’une paire de chaussures.

L’exposition met la lumière sur un mode de vie marqué par le luxe et le raffinnement qui va avec tous les accessioires que nous pouvons imaginer comme par exemple cette malle pour pique-nique. Il en existe pour la garderobe, le maquillage, la collection de livres personnelle ou encore la machine à écrire.

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C’est intéressant de se poser la question sur la possession d’objets de luxe d’hier. Toute la mise en scène de l’exposition fait le parallèle avec la mise en scène d’une vie riche du début du XXème sicèle. La valeur des objets n’était pas seulement financière mais aussi symbolique avec un brin de finesse et une touche de créativité.

Les organisateurs ont réussi à faire voyager les visiteurs et leur montrer la vraie valeur du luxe dans nos vies.


Volez, voguez, voyagez – exposition Louis Vuitton au Grand Palais, du 4 décembre 2015 au 21 février 2016, gratuite

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Esthétiques de l’Amour, une belle escapade au coeur de la Sibérie

La Sibérie n’est pas une destination de rêve et pourtant c’est une région qui cache des suprises.

Le fleuve Amour, situé en Sibérie extrême orientale est d’une longeur d’environ 2800 km. Il a été témoin de la vie et des habitudes de plusieurs peuples autochtones. Les conditions difficiles de vie ont crée tout un art qui concentre les oeuvres de la nature, de l’esprit et de la couture. Ce sont les esthétiques de tout un tas de cultures qui sont mises à l’honneur par le Musée du Quai Branly.

Le fleuve Amour, en Sibérie

Le fleuve Amour, en Sibérie

Esthétiques de l’Amour est une exposition surprenante qui montre des réalités lointaines et en même temps tellement proches de nous. Elle fait preuve du lien fort que les peuples sibériens avaient avec la nature. Un lien que la société technologique d’aujourd’hui essaye de renouer pour se rapprocher de ses racines.

Plusieurs objets sont exposés, collectés à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. Ils révèlent la technique de l’utilisation de peaux de poissons et d’autres animaux pour l’élaboration d’habits, de chaussures, d’accessoires mais aussi de supports d’esprit, de boîtes, de plats.

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L’exposition est montée avec beaucoup de finesse dans l’ambiance sobre et boisée du Musée du Quai Branly. Elle commence avec les habits masculins et féminins qui sont créés avec une délicatesse et une minutie extrêmes. Différents motifs ornent les robes d’apparat et les bottes de femme. Ce sont des habits pensés pour protéger la personne des conditions climatiques difficiles dans la région.

L’ours est l’animal sacré des peuples sibériens. Beaucoup de supports d’esprit représentent l’animal sous différentes formes. La fin de ce voyage nous révèle la technique de travail avec l’écorce de bouleau pour l’élaboration d’objets du quotidien.

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C’est une exposition que je recommande fortement pour quelques raisons :

  1. La découverte d’un art méconnu mais doté d’une beauté à couper le souffle.
  2. Le rapprochement à la nature auquel cette exposition peut nous faire réfléchir, parce que le but d’une exposition est toujours de nourrir notre esprit.
  3. La découverte d’un tas de livres et d’objets multimédias consacrés à la Sibérie.

Donc, si vous avez un peu de temps libre avec l’arrivée des fêtes de fin d’année pourquoi ne pas vous offrir une escapade culturelle au Musée du Quai Branly ?

 


 

Esthétiques de l’Amour, exposition à découvrir jusqu’au 17 janvier 2016 au Musée du Quai Branly à Paris

Quand l’art apaise l’esprit

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S’intéresser à la culture veut dire découvrir des mondes inconnus créés par le cerveau humain. L’inconnu peut faire peur parfois mais aussi émerveiller. Ne cherchant ni l’un l’autre les jeunes artistes du groupe intégré du Centre des enfants Unis à Pernik, Bulgarie nous donnent accès à leur univers enchanté. Chaque oeuvre, créée sous la direction artistique de Mme Tatayana Kitanova est unique. Des techniques diverses sont utilisées pour assembler des symboles de la nature et de l’imagination à travers des matériaux comme le bois, le textile, la peinture mais aussi des pierres ou de la céramique. Chaque jeune, spécialiste dans son domaine ajoute sa pierre à l’édifice qui devient finalement un beau château des contes. Le but de l’atelier n’est pas seulement de créer de la beauté mais aussi aider ses artistes ayant des incapacités mentales ou physiques. Ce qu’ils pratiquent s’appelle de l’art-thérapie – communiquer grâce à un moyen universel comme l’art. Tatyana Kitanova est une artiste et spécialiste en art pédagogique qui travaille dans le domaine du management social. L’atelier du groupe intégré est créé en 2001 auprès du Centre des enfants Unis à Pernik.

L’association « Mission Bulgarie », une structure basée à Paris et qui organise des événéments culturels met en avant le travail du groupe pour récolter de moyens aidant le dévelopement de l’atelier d’art-thérapie. L’équipe de l’association expose une partie des tableaux pendant tous ses événéments et a fait de cette initiative l’un des fils rouges de ses activités. Certaines oeuvres sont reproduites sous forme de mugs et pour chaque don de plus de 15 euros pour l’association vous en recevrez un comme cadeau.

 

 

 

 

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Association Mission Bulgarie:

Site internet: http://fr.missionbulgarie.org/

Contact: contact@missionbulgarie.org

Livres, films, musique et de bons souvenirs pour accueillir l’automne

Après une longue absence consacrée aux vacances mais aussi à des obligations, je reviens ici, sur mon blog, pour continuer à m’exprimer sur ce qui me tient à coeur.

J’ai choisi à parler, dans ce premier post de la rentrée, des moments culturels qui m’on marqué pendant l’été, mais aussi des événements actuels dont vous pourrez profiter si vous le voulez.

#voyage Grèce Antique | Chaque voyage dans un pays étranger est un petit exploit. Marcher sur les pas des héros de la mythologie grècque est une vraie découverte surtout pour ceux qui aiment l’histoire et encore plus pour les « explorateurs » de tous les jours. Ce qui rend la Grèce charmante est la beauté mystérieuse qui l’entoure. La mythologie est une sorte de receuil de belles histoires d’honneur, d’amour, de bravoure, de sentiments. Chacun décide s’il y adhère ou pas mais c’est cette mythologie qui a plus ou moins donné naissance au berceau de la civilisation moderne. On y trouve des temples, des monuments bâtis pour honorer des dieux, des héros mais dans lesquels des personnages historiques ont mis les pieds. Ce mélange de fiction et de réalité historique fait de la Grèce un endroit fort intéréssant à visiter.

Site archéologique de Delphes, Grèce

Site archéologique de Delphes, Grèce

#livre Voyage vers soi et Déviation de Blaga Dimitrova | On dit que Voyage vers soi est un roman d’amour mais en fait c’est beaucoup plus que cela. Le titre du roman est très bien choisi, parce que l’auteure se découvre à travers ses liens avec les autres. Dans son voyage elle apprend à aimer mais aussi à trouver un chemin vers soi qui va l’aider à comprendre ce qu’elle veut de la vie. C’est un roman très psychologique  qui sort de la trivialité. On retrouve un style très fin qui aide beaucoup à passer les messages voulus. L’histoire se déroule pendant l’époque soviétique en Bulgarie ce qui donne une touche « exotique » au roman. Traduit à plusieurs langues dont le français, le roman sorti en 1965 est emblématique pour l’oeuvre de Dimitrova. L’une des thématiques principales dans l’oeuvre de l’auteure est celle du temps. Le temps dans toutes ses dimensions : le temps qui passe et qui s’arrête, le temps qui est témoin de l’histoire, le temps selon lequel chacun vit intérieurement et le temps réel. Déviation (1967) raconte l’amour mais toujours différemment de ce qu’on attend. Il y a deux personnes dont les histoires se mêlent et s’éloignent mais dont le rapprochement a créé une bulle dans le temps. Une bulle de laquelle les personnages puisent et recréent des souvenirs qui les ont marqué à jamais. Ce sont des livres que vous pouvez trouver chez des antiquaires ou sur Internet, mais cela vaut la peine.

#musique Strut de Lenny Kravitz | Le nouvel album de Kravitz qui vient de sortir booste le corps et l’esprit. Les morceaux sont vivantes, comme d’habitude dans un mélange de styles et donnant envie de danser. Pas surprenant d’une oeuvre signée LK. Découverte de l’album sur Spotify ou pendant la tournée européenne de l’artiste, surtout à Paris Bercy le 23 novembre prochain.

#film Saint Laurent de Bertrand Bonello | YSL revit grâce à Gaspard Ulliel. Le jeune acteur convainc avec son jeu d’un acteur confirmé. Les gestes, les regards même l’articulation des mots qu’il prononce sont très réussis. La vie du couturier n’a pas été facile, en passant par les dépressions, la drogue, l’alcool il s’est crée une image assez controversée mais qui n’a fait que confirmer son génie d’artiste. Le film passe encore au cinéma, je le recommande fort ainsi que sa bande son.

Ne trouvez pas que ce sont de bonnes solutions pour accueillir l’automne ? Et vous, qu’est-ce que vous allez me proposer ?

San Francisco Ballet à Paris

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Cette année les acteurs principaux dans les Étés de la Danse, événement organisé par le Théâtre du Châtelet, sont les danseurs de San Francisco Ballet. La compagnie, dirigée par Helgi Tomasson, est à Paris pour une deuxième fois (première fois en 2005) pour marquer le 10ème anniversaire des Étés de la Danse. L’événement a fait du bruit parmi les amateurs et les spécialistes  avec, dans la programmation, des chorégraphes comme Balanchine, Robbins, Ratmansky, Wheeldon, Tomasson. Toutes les soirées du 10 au 26 juillet sont composées de trois ou quatre chorégraphies de maximum 30 minutes chacune.

J’ai eu la possibilité de voir trois des neuf premières pour la France, dans la soirée de 18 juillet, notamment Classical Symphony d’Yuri Possokhov, Ghosts de Christopher Wheeldon et Piano Concerto #1 d’Alexei Ratmansky. Je ne vais pas m’arrêter sur chacune des quatre chorégraphies (Chaconne pour piano et deux danseurs de Helgi Tomasson faisait aussi partie du programme). Je vais vous présenter mes deux coups de cœur, tout d’abord parce que je suis très loin d’être spécialiste et après j’aimerais partager une impression plutôt que de faire une description du spectacle.

Je mets à la deuxième position dans ma liste de cette soirée, la création d’Alexei Ratmansky, Piano Concerto #1. Les pas de deux interprétés par Yuan Yuan Tan et Damian Smith et Maria Kochetkova et Victor Luiz  étaient impressionnantes. On a pu sentir l’exigence de cette création au niveau de la technique avec des mouvements complexes et même acrobatiques je dirais. Ce qui, d’après moi, expliquait le choix des justaucorps en couleurs vives pour les costumes. C’était une belle fin du spectacle de ce vendredi.

Pour moi la création la plus marquante de cette soirée était la première en France de Ghosts chorégraphiée par Christopher Wheeldon. Le mot que j’utiliserais pour la décrire serait ‘féerie’. Au fond de la lune les danseurs se profilent avec des pas gracieux à la limite entre l’hésitation de l’inconnu et l’assurance de quelqu’un qui est mort. Il y a une espèce de paradoxe qui rend le spectacle des esprits encore plus originale – les danseurs dégagent une force et une présence aux côtés de la transparence et la légèreté caractéristiques des fantômes. Cette idée était présente pendant les 30 minutes du spectacle. C’était une beauté dansée!

La Symphonie Classique  de Possokhov avec laquelle la soirée a commencé, correspond bien à son nom. C’est une création au fond musical de Prokofiev. La suite était un pas de deux de 10 minutes, créé par Helgi Tomasson et qui, j’aurais bien aimé, aurait pu durer plus.

Pour conclure, j’ai passé une bonne soirée en compagnie de SF Ballet. Si vous aimez la danse, c’est beau à voir.

L’éloge de la vulnérabilité

‘Se fermer à la vulnérabilité, c’est s’éloigner des expériences qui donnent du sens à la vie.’  Brené Brown 

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Je me suis toujours demandée pourquoi aujourd’hui, dans la société moderne c’est bien vu d’être détaché? On est considéré comme ‘cool’ si on ne montre pas ses sentiments. Si quelqu’un lâche prise, il y aura toujours un autre qui va considérer l’acte comme de la faiblesse. C’est comme si profiter de ce qui nous rend humains est une honte…On vit dans une époque où la culture de comparaison et de quête de perfectionnisme règnent. Il faut être parfait dans tout ce qu’on entreprend, gérer son temps, prendre toujours les bonnes décisions. L’idée qu l’inconnu fait toujours un peu peur peut être utilisée pour introduire le sujet de ce post. La vulnérabilité fait partie des concepts un peu abstraits de notre vie liés à la peur du fait de ne pas les connaître. C’est un sentiment étrange qu’on fuit tant…mais qui, si on le connaît peut nous offrir des moments de joie et de bonheur. C’est ce qu’essaie de montrer la chercheuse Brené Brown dans son livre ‘Le pouvoir de la vulnérabilité’, sorti en 2012 et devenu best-seller du développement personnel dans le monde entier.

Brown écrit un essai accessible et bien documenté, le fruit de douze années de recherches. En commençant par s’intéresser à la honte Brown se rend compte que la vulnérabilité est au cœur, au centre des expériences humaines significatives‘. Tout le monde craint la souffrance, la déception en « osant beaucoup », mais ‘quand on passe sa vie à repousser (consciemment ou inconsciemment) la vulnérabilité, on ne peut pas laisser place à l’incertitude, au risque, à la joie.La chercheuse casse les mythes de la vulnérabilité en l’expliquant et en décrivant les conclusions auxquelles elle est arrivée. Elle parle de la honte, des masques qu’on met dans la société pour se protéger de la vulnérabilité, des précautions qu’on prend et le fait de ne pas ‘beaucoup oser’. Il ne s’agit en aucun cas de se montrer vulnérable partout et devant n’importe qui mais tout d’abord devant soi-même (essayer de se connaître mieux et d’accepter nos fêlures) et après devant ceux qu’on aime. Parce que très souvent s’accepter soi-même sans se reprocher, est le plus difficile. L’auteur appelle des Entiers, ceux qui ‘s’engagent dans la vie avec un sentiment de sa propre valeur. Cela veut dire cultiver le courage et la compassion de s’éveiller le matin, en pensant: Peu importe ce que je fais ou ne fais pas aujourd’hui, je suffis à la tâche.

Je vais finir le post avec encore une citation du livre, que je vous invite à lire: « La vulnérabilité n’est pas la faiblesse. L’incertitude, le risque et les émotions de tous les jours ne sont pas des options. Le seul choix possible est une question d’engagement. La volonté d’assumer sa vulnérabilité et de l’embrasser détermine la profondeur du courage et la clarté du but.‘*

C’est vraiment intéressant de plonger dans cette lecture et se poser certaines questions sur soi-même mais aussi sur la société dans laquelle on vit et on se développe.


*Toutes les citations font partie du livre ‘Le pouvoir de la vulnérabilité’ de Brené Brown, Guy Trédaniel éditeur, 2012

Pour aller plus loin :

« Noureev n’a pas eu une carrière, il a eu un destin », interview avec Ariane Dollfus

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« Soyez amant du beau », c’est avec cette citation de Carlo Blasis qu’Ariane Dollfus commence la biographie de Rudolf Noureev. Parce que lui, il était le plus grand amant du beau et cela se sent encore, même plusieurs années après sa mort. La surprise que je vous prépare depuis un moment est enfin arrivée. Si vous aimez le beau, ce cadeau va vous plaire. Je vous présente l’interview que j’ai fait avec Ariane Dollfus, l’auteure de « Noureev l’insoumis », publié chez Flammarion et commissaire de l’exposition du même nom à la Mairie du 17 arrondissement de Paris. Je voudrais remercier Mme Dollfus pour le temps accordé et son pouvoir de mettre des mots derrière un art et un personnage fort émotionnels.

G: Bonjour, on va commencer avec quelques questions sur la biographie. D’abord, comment avez-vous organisé le processus de recherche sur la biographie ? Le livre est vraiment très, très bien documenté et comme vous le dites dans le prologue  vous avez fait plus de 100 interviews, vous avez consulté des documents de la Préfecture de Police, etc. Deuxièmement, est-ce que c’était difficile de rassembler tous ces documents ?

A. D.: Effectivement, les sources étaient multiples.

Il y avait les sources directes, c’étaient les interviews et ça pour moi c’était très important et c’est sans doute ce qui était le plus riche –  de rencontrer des gens qui ont travaillé avec lui et, vous l’avez vu à la conférence, Jennifer Goubé (ndlr. danseuse de l’opéra, qui a travaillé avec Noureev, aujourd’hui directrice de l’European Dance Center à Paris) elle parlait formidablement bien. Tous les gens qui l’ont connu ont parlé formidablement bien de lui. Ça c’était la première source forcément subjective parce que  chaque personne parlait en fonction de la manière dont elle l’a connu, de la manière dont il les a apprécié, Noureev n’aimait pas tout le monde, mais au moins c’étaient des témoignages vécus. Ça c’est la première chose.

La deuxième chose c’est aussi beaucoup les vidéos, les DVD. Tous les DVD  qui existent sur Noureev, je les ai bien décryptés. Il y a un DVD, par exemple, sur la période avec Margot Fonteyn, un DVD très bien qui s’appelle Fonteyn-Noureev, the perfect partnership. C’étaient de multiples sources, notamment des gens qui étaient morts. C’était aussi très important de parler anglais, parce beaucoup de sources étaient anglo-saxonnes. Malheureusement, je ne parle pas russe donc je n’ai pas eu accès à des sources russes même si elles étaient forcément un peu limitées. Je suis allée à New York pendant une semaine, et là il y a un lieu extraordinaire qui s’appelle Public Dance Library. Là, il y avait tout le fond Noureev qui y était, des archives de Noureev, qui sont maintenant, pour une part, visibles à Pantin au Centre National de la Danse, mais qui n’y étaient pas à l’époque où j’ai travaillé sur la biographie.

Et puis il y a les coupures de presse de l’époque, vraiment beaucoup, dont les fameuses coupures que vous voyez dans l’exposition, qui datent de 1961. Et puis de la presse anglo-saxonne, alors là, je suis allée chercher à l’American Library à Paris.

Les dernières sources sont les biographies déjà  publiées, notamment des biographies américaines. Il y en a deux qui étaient très riches et surtout leurs notes, comme je fais, moi aussi, elles citent leurs sources. Donc, je suis allée chercher les articles en question, à New York Times, Newsweek et d’autres. J’ai fait des photocopies de tous ces articles-là qui m’ont permis de reprendre des citations. C’est à peu près tout.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans les interviews que vous avez fait avec lui ?

Ah ça remonte à loin… La première, c’est celle que je raconte dans la préface. La première fois que j’ai eu affaire à lui, face à lui, c’était…Iimaginez quelqu’un qui  vous regarde droit dans les yeux, qui marche en claquant les pieds  et vous devez l’arrêter et lui dire : « Bonjour, je suis journaliste. » Et là, vous vous dites : « Non, mais il a autres choses à faire… ». Il était un peu méchant, assez dur. Il ne pardonnait aucune question qui pouvait lui sembler soit idiote, soit inadéquate, ou malvenue. Je me souviens par exemple d’une interview. A Paris il avait toujours une amie qui était toujours disponible, elle s’appelle  Douce François. Elle envoyait son courrier, elle le déplaçait en voiture, elle répondait  à son téléphone, elle lui achetait des chaussettes. Elle était d’une disponibilité à toute épreuve. Elle avait une toute petite voiture. Un jour j’ai fait l’interview dans cette voiture. Noureev était devant et elle, elle conduisait. A un moment donné je lui (ndlr. A Noureev) ai parlé de l’Union Soviétique, de ce qu’il pensait de la « pérestroïka » et il m’a dit « Next question ! ». Et là j’ai compris, mais j’avais tenté le coup, j’étais bien obligée. Oui c’était quelqu’un de difficile.

Qu’est-ce que pour vous Noureev ? Qu’est-ce que son histoire, sa personnalité, son art représentent pour vous pour arriver à un stade où vous écrivez même une biographie de lui?

Il y a des gens qui sont admiratifs de Madonna, de Michael Jackson et moi c’est Noureev. La première fois que je l’ai vu danser j’avais 12 ans et c’était terrorisant pour moi parce que j’avais très, très peur d’être déçue. Mais vraiment très, très peur, genre j’étais malade plusieurs jours avant parce que Noureev dans les années 60-80 pour ceux qui aimaient la danse, c’était la grande star. Comme Callas pour les amateurs de l’opéra, Maradona pour les amateurs de foot.

Et donc quand j’avais 10 ans j’ai reçu un livre sur Noureev, et quand je l’ai reçu je me souviens très bien, je me suis dit : « Un jour, moi aussi,  je vais écrire un livre sur Noureev». Et voilà, j’ai mis trente ans mais…

Et alors, après, j’ai fait Sciences Po, parce que je pensais que c’était une bonne  école qui donne une bonne culture générale et c’est vrai que Noureev a rejoint mes deux centres d’intérêt. A Sciences Po on étudiait beaucoup l’histoire contemporaine et la politique et ce que j’ai adoré en travaillant sur Noureev c’est que ce n’est pas seulement un artiste. Il est vraiment emblématique de la seconde moitié du 20ème siècle. Il représente son siècle. Il représente son temps. Il va au-delà de la danse et voilà, du coup c’était très intéressant de l’étudier, de ne pas se limiter à Noureev danseur.

Oui à un moment donné dans le livre vous dites qu’il est devenu un symbole politique malgré lui.

Oui parce qu’il ne s’est jamais considéré comme un déserteur, jamais. Il a juste cherché à être lui-même, de faire ce qu’il voulait, parce que c’était un esprit libre. Et qu’il n’avait plus le choix aussi. Et c’est ça que j’ai découvert aussi, en étudiant cette période précise de sa vie, c’est que ce n’est pas du tout un acte héroïque. Il était pétrifié de ce qu’il était en train de faire, mais vraiment pétrifié. Quand il dit « J’ai jamais eu peur de ma vie » c’est non. Il a même eu peur de la police française, quand on l’a ramené à Paris, il se disait « On va me livrer à la Police Soviétique » Imaginez son angoisse.

A chaque fois que je vois Noureev danser ça me donne des frissons. A chaque fois je n’arrive pas à expliquer ce qu’il a. Quelle est cette chose qui le rend si exceptionnel ? Ce n’est pas vraiment que la danse, la technique. Il y a quelque chose au-delà de cela. Est-ce que vous pouvez décrire cette chose qui est en lui ?

J’ai essayé de l’expliquer dans le livre. Surtout ce qui était intéressant, c’était de demander aux danseurs, ceux qui avaient dansé avec lui et ils disaient tous que c’était un fauve. La métaphore animale est reprise par beaucoup de gens et je pense qu’il y a quelque chose là, ce n’est plus un homme, ce n’est plus un danseur, un félin, c’est énigmatique. Il y a quelque chose d’inhumain en lui puis il y a le charisme. C’est un danseur de l’Opéra, une étoile qui me disait : « Quand il tombait, quand il faisait une erreur il disait : « Good boy, you’ve tried ». Il n’avait pas peur de prendre des risques et il dansait de lundi au dimanche inclus, dimanche matinée –soirée. Il était complètement fou, il aurait dû se blesser, mais il dansait même quand il était blessé. Et puis il était beau et photogénique! Ça compte aussi !

Vous êtes commissaire de l’exposition qui a lieu à la mairie du 17ème. D’abord, est-ce que ce sont toutes les photos que Francette Levieux avait pris de lui ?

Non, ah non. Elle a un cahier qui fait plusieurs pages.

Comment vous les avez choisies ?

Alors, ce n’est pas moi qui les ai choisies. C’est un danseur de l’Opéra. Cette expo – là, sans compter les photos derrière, ça provient d’une autre exposition qui a été conçu au Conservatoire national de musique et de danse à la Villette en 2000. C’est très intéressant d’ailleurs de voir un choix de danseur. Il s’appelle Francis Malovik, il était dans le corps de ballet de l’Opéra quand Noureev a dirigé le ballet et notamment à la création de La Bayadère, c’est lui qui joue le grand Brahmane. A la mort de Noureev il était l’un des six danseurs qui ont porté son cercueil à l’enterrement. C’est un moment très émouvant. Moi avec Francette, on a reconfiguré un peu la mise  en place et puis moi j’ai fait les vitrines et j’ai choisi les vidéos, pendant la conférence et celles de l’exposition.

Quel est le message que vous voulez passer à travers cette exposition ?

Le message que chacun voudra se faire. C’est drôle, je n’y ai pas pensé. J’avais envie de montrer, parce que c’est curieux, ce lieu. Il y  a des gens qui viennent parce qu’ils aiment Noureev, puis 90 % des gens passent par là parce qu’ils vont au tribunal, ils vont chercher un passeport, une place en crèche, ils ont rendez-vous avec une personne de la mairie et hop ils découvrent, « Mais qui est ce beau danseur ?! Tiens je vais aller voir de plus près. » Il y avait un but aussi pédagogique. Et ensuite, expliquer à travers les vitrines qui est ce personnage. Faire découvrir et faire partager l’émotion que procure ce personnage. Vu que je suis journaliste de danse c’est pour faire partager mes émotions aux lecteurs et tout l’intérêt de ce personnage à travers différents supports.

Pendant la conférence vous avez mis l’accent sur la capacité de Noureev de transmettre un message, une émotion qu’à travers la danse. Qu’est -ce qu’il faut faire pour vraiment préserver l’héritage de Noureev ? Pour transmettre cette passion qu’il avait pour la danse, ce feu.

Je pense qu’il faut essayer d’avoir la même passion que lui. Travailler sur un personnage comme ça ; ça élève. Je me suis dit à chaque fois « Est-ce qu’il serait content de ce que je fais?» Il était tellement exigeant et l’exigence c’est quelque chose qui est très communicatif. Et du coup montrer l’exigence et la passion. Etre exigent dans sa passion. L’exigence est une belle vertu, je trouve, en tout. C’est une formidable leçon de vie. Il y a une phrase que je reprends souvent quand j’écris des choses courtes sur Noureev. Il n’a pas eu une carrière, il a eu un destin. Ça résume en une phrase. Il n’avait rien pour devenir tout ce qui est devenu. Il ne s’est jamais laissé empêtrer par des gens qui ont pu dire non. Lui, il a dit non à tous ceux qui lui disaient non. Il a eu la volonté, l’exigence et la passion, voilà.

Pendant la conférence vous avez montré différents extraits de ballets. Quels sont les ballets les plus représentatifs de Noureev d’abord en tant que danseur et après en tant que chorégraphe?

Pour moi, je crois que l’une des plus belles choses c’est l’acte II de Giselle avec Margot Fonteyn. C’est sublime je n’ai jamais vu un danseur d’avoir cette ideé-là de nous faire partager ce qui se passait dans sa tête. Il y a un DVD An evening with the royal ballet, où il y a Le corsaire et Les Sylphides avec Margot Fonteyn et ça vous n’avez plus un danseur, vous avez un poète. Vous avez une émotion poétique. C’est extraordinaire. Ce n’est plus un être humain, c’est bluffant. Et puis comme chorégraphe – Don Quichotte. On voit qu’il est non seulement un excellent chorégraphe mais aussi un excellent directeur de danseurs, un excellent comédien parce qu’il est très drôle et c’est un bon réalisateur de cinéma. Ça fait un vrai film. Il y aurait le romantique dans Giselle et Noureev le danseur de demi-caractère qu’il est aussi et Don Quichotte en tant que chorégraphe et réalisateur.

Enfin, est-ce que vous pouvez dire quelques mots aux admirateurs de Noureev ?

J’ai plutôt envie de dire quelque chose aux gens qui ne connaissent pas Noureev, parce que les admirateurs sont déjà convaincus : Venez voir, lisez et laissez-vous emporter.


A noter:

Exposition « Noureev, l’insoumis », Mairie du 17ème arrondissement, jusqu’au 9 juillet 2014. Entrée libre.

DOLLFUS Ariane, Noureev, l’insoumis, FlammarionParis, 2007