« Noureev n’a pas eu une carrière, il a eu un destin », interview avec Ariane Dollfus

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« Soyez amant du beau », c’est avec cette citation de Carlo Blasis qu’Ariane Dollfus commence la biographie de Rudolf Noureev. Parce que lui, il était le plus grand amant du beau et cela se sent encore, même plusieurs années après sa mort. La surprise que je vous prépare depuis un moment est enfin arrivée. Si vous aimez le beau, ce cadeau va vous plaire. Je vous présente l’interview que j’ai fait avec Ariane Dollfus, l’auteure de « Noureev l’insoumis », publié chez Flammarion et commissaire de l’exposition du même nom à la Mairie du 17 arrondissement de Paris. Je voudrais remercier Mme Dollfus pour le temps accordé et son pouvoir de mettre des mots derrière un art et un personnage fort émotionnels.

G: Bonjour, on va commencer avec quelques questions sur la biographie. D’abord, comment avez-vous organisé le processus de recherche sur la biographie ? Le livre est vraiment très, très bien documenté et comme vous le dites dans le prologue  vous avez fait plus de 100 interviews, vous avez consulté des documents de la Préfecture de Police, etc. Deuxièmement, est-ce que c’était difficile de rassembler tous ces documents ?

A. D.: Effectivement, les sources étaient multiples.

Il y avait les sources directes, c’étaient les interviews et ça pour moi c’était très important et c’est sans doute ce qui était le plus riche –  de rencontrer des gens qui ont travaillé avec lui et, vous l’avez vu à la conférence, Jennifer Goubé (ndlr. danseuse de l’opéra, qui a travaillé avec Noureev, aujourd’hui directrice de l’European Dance Center à Paris) elle parlait formidablement bien. Tous les gens qui l’ont connu ont parlé formidablement bien de lui. Ça c’était la première source forcément subjective parce que  chaque personne parlait en fonction de la manière dont elle l’a connu, de la manière dont il les a apprécié, Noureev n’aimait pas tout le monde, mais au moins c’étaient des témoignages vécus. Ça c’est la première chose.

La deuxième chose c’est aussi beaucoup les vidéos, les DVD. Tous les DVD  qui existent sur Noureev, je les ai bien décryptés. Il y a un DVD, par exemple, sur la période avec Margot Fonteyn, un DVD très bien qui s’appelle Fonteyn-Noureev, the perfect partnership. C’étaient de multiples sources, notamment des gens qui étaient morts. C’était aussi très important de parler anglais, parce beaucoup de sources étaient anglo-saxonnes. Malheureusement, je ne parle pas russe donc je n’ai pas eu accès à des sources russes même si elles étaient forcément un peu limitées. Je suis allée à New York pendant une semaine, et là il y a un lieu extraordinaire qui s’appelle Public Dance Library. Là, il y avait tout le fond Noureev qui y était, des archives de Noureev, qui sont maintenant, pour une part, visibles à Pantin au Centre National de la Danse, mais qui n’y étaient pas à l’époque où j’ai travaillé sur la biographie.

Et puis il y a les coupures de presse de l’époque, vraiment beaucoup, dont les fameuses coupures que vous voyez dans l’exposition, qui datent de 1961. Et puis de la presse anglo-saxonne, alors là, je suis allée chercher à l’American Library à Paris.

Les dernières sources sont les biographies déjà  publiées, notamment des biographies américaines. Il y en a deux qui étaient très riches et surtout leurs notes, comme je fais, moi aussi, elles citent leurs sources. Donc, je suis allée chercher les articles en question, à New York Times, Newsweek et d’autres. J’ai fait des photocopies de tous ces articles-là qui m’ont permis de reprendre des citations. C’est à peu près tout.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans les interviews que vous avez fait avec lui ?

Ah ça remonte à loin… La première, c’est celle que je raconte dans la préface. La première fois que j’ai eu affaire à lui, face à lui, c’était…Iimaginez quelqu’un qui  vous regarde droit dans les yeux, qui marche en claquant les pieds  et vous devez l’arrêter et lui dire : « Bonjour, je suis journaliste. » Et là, vous vous dites : « Non, mais il a autres choses à faire… ». Il était un peu méchant, assez dur. Il ne pardonnait aucune question qui pouvait lui sembler soit idiote, soit inadéquate, ou malvenue. Je me souviens par exemple d’une interview. A Paris il avait toujours une amie qui était toujours disponible, elle s’appelle  Douce François. Elle envoyait son courrier, elle le déplaçait en voiture, elle répondait  à son téléphone, elle lui achetait des chaussettes. Elle était d’une disponibilité à toute épreuve. Elle avait une toute petite voiture. Un jour j’ai fait l’interview dans cette voiture. Noureev était devant et elle, elle conduisait. A un moment donné je lui (ndlr. A Noureev) ai parlé de l’Union Soviétique, de ce qu’il pensait de la « pérestroïka » et il m’a dit « Next question ! ». Et là j’ai compris, mais j’avais tenté le coup, j’étais bien obligée. Oui c’était quelqu’un de difficile.

Qu’est-ce que pour vous Noureev ? Qu’est-ce que son histoire, sa personnalité, son art représentent pour vous pour arriver à un stade où vous écrivez même une biographie de lui?

Il y a des gens qui sont admiratifs de Madonna, de Michael Jackson et moi c’est Noureev. La première fois que je l’ai vu danser j’avais 12 ans et c’était terrorisant pour moi parce que j’avais très, très peur d’être déçue. Mais vraiment très, très peur, genre j’étais malade plusieurs jours avant parce que Noureev dans les années 60-80 pour ceux qui aimaient la danse, c’était la grande star. Comme Callas pour les amateurs de l’opéra, Maradona pour les amateurs de foot.

Et donc quand j’avais 10 ans j’ai reçu un livre sur Noureev, et quand je l’ai reçu je me souviens très bien, je me suis dit : « Un jour, moi aussi,  je vais écrire un livre sur Noureev». Et voilà, j’ai mis trente ans mais…

Et alors, après, j’ai fait Sciences Po, parce que je pensais que c’était une bonne  école qui donne une bonne culture générale et c’est vrai que Noureev a rejoint mes deux centres d’intérêt. A Sciences Po on étudiait beaucoup l’histoire contemporaine et la politique et ce que j’ai adoré en travaillant sur Noureev c’est que ce n’est pas seulement un artiste. Il est vraiment emblématique de la seconde moitié du 20ème siècle. Il représente son siècle. Il représente son temps. Il va au-delà de la danse et voilà, du coup c’était très intéressant de l’étudier, de ne pas se limiter à Noureev danseur.

Oui à un moment donné dans le livre vous dites qu’il est devenu un symbole politique malgré lui.

Oui parce qu’il ne s’est jamais considéré comme un déserteur, jamais. Il a juste cherché à être lui-même, de faire ce qu’il voulait, parce que c’était un esprit libre. Et qu’il n’avait plus le choix aussi. Et c’est ça que j’ai découvert aussi, en étudiant cette période précise de sa vie, c’est que ce n’est pas du tout un acte héroïque. Il était pétrifié de ce qu’il était en train de faire, mais vraiment pétrifié. Quand il dit « J’ai jamais eu peur de ma vie » c’est non. Il a même eu peur de la police française, quand on l’a ramené à Paris, il se disait « On va me livrer à la Police Soviétique » Imaginez son angoisse.

A chaque fois que je vois Noureev danser ça me donne des frissons. A chaque fois je n’arrive pas à expliquer ce qu’il a. Quelle est cette chose qui le rend si exceptionnel ? Ce n’est pas vraiment que la danse, la technique. Il y a quelque chose au-delà de cela. Est-ce que vous pouvez décrire cette chose qui est en lui ?

J’ai essayé de l’expliquer dans le livre. Surtout ce qui était intéressant, c’était de demander aux danseurs, ceux qui avaient dansé avec lui et ils disaient tous que c’était un fauve. La métaphore animale est reprise par beaucoup de gens et je pense qu’il y a quelque chose là, ce n’est plus un homme, ce n’est plus un danseur, un félin, c’est énigmatique. Il y a quelque chose d’inhumain en lui puis il y a le charisme. C’est un danseur de l’Opéra, une étoile qui me disait : « Quand il tombait, quand il faisait une erreur il disait : « Good boy, you’ve tried ». Il n’avait pas peur de prendre des risques et il dansait de lundi au dimanche inclus, dimanche matinée –soirée. Il était complètement fou, il aurait dû se blesser, mais il dansait même quand il était blessé. Et puis il était beau et photogénique! Ça compte aussi !

Vous êtes commissaire de l’exposition qui a lieu à la mairie du 17ème. D’abord, est-ce que ce sont toutes les photos que Francette Levieux avait pris de lui ?

Non, ah non. Elle a un cahier qui fait plusieurs pages.

Comment vous les avez choisies ?

Alors, ce n’est pas moi qui les ai choisies. C’est un danseur de l’Opéra. Cette expo – là, sans compter les photos derrière, ça provient d’une autre exposition qui a été conçu au Conservatoire national de musique et de danse à la Villette en 2000. C’est très intéressant d’ailleurs de voir un choix de danseur. Il s’appelle Francis Malovik, il était dans le corps de ballet de l’Opéra quand Noureev a dirigé le ballet et notamment à la création de La Bayadère, c’est lui qui joue le grand Brahmane. A la mort de Noureev il était l’un des six danseurs qui ont porté son cercueil à l’enterrement. C’est un moment très émouvant. Moi avec Francette, on a reconfiguré un peu la mise  en place et puis moi j’ai fait les vitrines et j’ai choisi les vidéos, pendant la conférence et celles de l’exposition.

Quel est le message que vous voulez passer à travers cette exposition ?

Le message que chacun voudra se faire. C’est drôle, je n’y ai pas pensé. J’avais envie de montrer, parce que c’est curieux, ce lieu. Il y  a des gens qui viennent parce qu’ils aiment Noureev, puis 90 % des gens passent par là parce qu’ils vont au tribunal, ils vont chercher un passeport, une place en crèche, ils ont rendez-vous avec une personne de la mairie et hop ils découvrent, « Mais qui est ce beau danseur ?! Tiens je vais aller voir de plus près. » Il y avait un but aussi pédagogique. Et ensuite, expliquer à travers les vitrines qui est ce personnage. Faire découvrir et faire partager l’émotion que procure ce personnage. Vu que je suis journaliste de danse c’est pour faire partager mes émotions aux lecteurs et tout l’intérêt de ce personnage à travers différents supports.

Pendant la conférence vous avez mis l’accent sur la capacité de Noureev de transmettre un message, une émotion qu’à travers la danse. Qu’est -ce qu’il faut faire pour vraiment préserver l’héritage de Noureev ? Pour transmettre cette passion qu’il avait pour la danse, ce feu.

Je pense qu’il faut essayer d’avoir la même passion que lui. Travailler sur un personnage comme ça ; ça élève. Je me suis dit à chaque fois « Est-ce qu’il serait content de ce que je fais?» Il était tellement exigeant et l’exigence c’est quelque chose qui est très communicatif. Et du coup montrer l’exigence et la passion. Etre exigent dans sa passion. L’exigence est une belle vertu, je trouve, en tout. C’est une formidable leçon de vie. Il y a une phrase que je reprends souvent quand j’écris des choses courtes sur Noureev. Il n’a pas eu une carrière, il a eu un destin. Ça résume en une phrase. Il n’avait rien pour devenir tout ce qui est devenu. Il ne s’est jamais laissé empêtrer par des gens qui ont pu dire non. Lui, il a dit non à tous ceux qui lui disaient non. Il a eu la volonté, l’exigence et la passion, voilà.

Pendant la conférence vous avez montré différents extraits de ballets. Quels sont les ballets les plus représentatifs de Noureev d’abord en tant que danseur et après en tant que chorégraphe?

Pour moi, je crois que l’une des plus belles choses c’est l’acte II de Giselle avec Margot Fonteyn. C’est sublime je n’ai jamais vu un danseur d’avoir cette ideé-là de nous faire partager ce qui se passait dans sa tête. Il y a un DVD An evening with the royal ballet, où il y a Le corsaire et Les Sylphides avec Margot Fonteyn et ça vous n’avez plus un danseur, vous avez un poète. Vous avez une émotion poétique. C’est extraordinaire. Ce n’est plus un être humain, c’est bluffant. Et puis comme chorégraphe – Don Quichotte. On voit qu’il est non seulement un excellent chorégraphe mais aussi un excellent directeur de danseurs, un excellent comédien parce qu’il est très drôle et c’est un bon réalisateur de cinéma. Ça fait un vrai film. Il y aurait le romantique dans Giselle et Noureev le danseur de demi-caractère qu’il est aussi et Don Quichotte en tant que chorégraphe et réalisateur.

Enfin, est-ce que vous pouvez dire quelques mots aux admirateurs de Noureev ?

J’ai plutôt envie de dire quelque chose aux gens qui ne connaissent pas Noureev, parce que les admirateurs sont déjà convaincus : Venez voir, lisez et laissez-vous emporter.


A noter:

Exposition « Noureev, l’insoumis », Mairie du 17ème arrondissement, jusqu’au 9 juillet 2014. Entrée libre.

DOLLFUS Ariane, Noureev, l’insoumis, FlammarionParis, 2007

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Une réflexion sur “« Noureev n’a pas eu une carrière, il a eu un destin », interview avec Ariane Dollfus

  1. Je ne connaissais pas Noureev, mais la passion d’Ariane Dollfus transcrite dans cette interview m’a donné envie de le découvrir

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